Huguette Hérin-Travers


Hérin-Travers

Aux Éditions Cénomane
Coquelicots Varsovie
Les Voies rouillées


Sur l'auteur
Huguette Hérin-Travers est née en 1939. Elle a d'abord publié de la poésie (Incrustations, 1993; Aux calendes bleues, 1994; Le feu indigo, 1996; Le blues du pain, 2002, tous aux éditions Donner à voir). On peut la lire régulièrement dans la revue Fusées.

  • Le courrier des auteurs : 03/09/2010 (Réponses d'Huguette Hérin-Travers au «questionnaire décalé» du choixdeslibraires.com)

1) Qui êtes-vous ? !
Qui je suis ?
J'ai beaucoup occupé mon enfance à cette exploration. Qui on est ? De qui j'étais ? Le sentiment d'avoir été posée - déposée - chez des parents nourriciers d'une absolue pauvreté m'a mis la puce à l'oreille et a nimbé mon début d'existence d'une sorte de teinture mélancolique et malgré tout chatoyante. Il me semble avoir compris très tôt que les adultes géniteurs pouvaient être défaillants et ainsi je leur ai trouvé des excuses. Sauf que la solitude peut être comme un poison. Qu'il ne faut pas s'en accommoder. Qu'il faut trouver des parades au "manque de chance". (C'est plus facile à expliquer bien des années plus tard !)
Née en 39 d'un père inconnu, d'une mère romantique, farouche et bonne de ferme et invisible ou presque, jusqu'à mes 7 ans, ça m'a obligée à réfléchir, ça m'a obligée à me jeter sur les livres qui pouvaient incidemment se trouver à ma portée - vite convaincue que les livres savent raconter des histoires pires que la mienne, bien entendu et que à 8 ou 9 ans pouvoir accompagner Olivier Twist fut comme une révélation, comme un souffle inattendu d'espérance et de connaissance du monde - quand on ne possède qu'un livre, par exemple, personne ne vous empêche de le relire et ça donne de l'espoir pour en avoir d'autres, un jour. Une enfance entre guerre et Libération peut aussi limiter la propension à se plaindre ! En gros, je suis ce que mon enfance m'a faite, dotée d'une active mélancolie, je crois...J'ai "tablé" sur la patience, sur ce vague sourire flottant qui donne le change, sur la force des sourdes rébellions, sur la beauté des bleuets et des coquelicots. Je ne savais pas que je serai rattrapée par un malheur "qui n'arrive pas qu'aux autres"... J'ai aimé, j'ai lu, j'ai travaillé, j'aime un homme, mes enfants, les gens, le monde autrement qu'il est, j'ai milité, j'ai aimé, j'ai lu...Et commencé à écrire des romans à la veille de mes 70 ans parce que les livres font vivre, que je n'ai pas de vertige devant une feuille et qu'au contraire je commence à voir que le temps m'est mesuré.

2) Quel est le thème central des Voix rouillées ?
Le thème central des Voies rouillées est comme une gageure : Ella, journaliste de province n'est pas dans les clous ; comme votre questionnaire, elle apparaît décalée. Petite personne fantasque et déterminée elle va son chemin, ses routes mais de préférence suit les bas-côtés, les bermes, longe les haies, trouve du charme aux voies rouillées, aux plumes de pintades...Que ces articles soient publiés ou non Ella assume avec une belle ténacité les aléas d'une profession qui lui semble passer à côté de l'essentiel. Tous ses articles sont consignés - pour mémoire et explication du monde, de sien aussi, sur des cahiers à spirale. Ella aborde les événements, les dénis, avec une certaine grâce, rempart à ce désespoir latent doucereux qui pourrait la submerger. Ella peut agacer, elle se passionne pour des êtres à peine entrevus, recompose des existences comme pour mieux souder la sienne. Alors où est la gageure, où est le défi ? J'ai souhaité qu'enfin quelqu'un la regarde autrement, la considère comme elle est : déraisonnable eu égard aux codes sociaux, aux obligations morales. Déraisonnable mais tout entière elle-même jusqu'aux confins de la folie. J'ai voulu donner crédit à une femme ordinaire et pas comme les autres, à son errance, à sa façon d'aimer, à sa souveraine candeur...

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
P.48... Ella se penche, regarde les rails, le métal si luisant comme une lame de couteau sur le dessus ; dans la lumière du soir qui tombe, la couleur de rouille sur les côtés est sublime.

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Un long long morceau de jazz que je n'ai pas encore entendu ; il y aurait de la trompette (bouchée), du violoncelle, et pourquoi pas l'accordéon de Galliano.

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
La recherche passionnée du goût de la vie (un peu comme en cuisine, l'exaltation des saveurs), des beautés cachées (un peu comme celles que révèlent les peintres attentifs au monde, comme Rouault par exemple)... Élargir le champ de la rébellion pour mieux comprendre ceux qui semblent mordre le trait ; tenez par exemple soutenir hautement les modalités de vie qu'ont choisies les Roms, les errants, les venus d'ailleurs...ce n'est pas de la subversion mais une sincère expression d'une humaine solidarité. Et puis quoi encore ? J'ai trop parlé de l'enfance ci-dessus pour la laisser tomber maintenant ! Comment le dire : notre enfance nous a constitué(s)...On ne va pas s'y accrocher comme le lierre à son mur...on va penser aux autres enfances, aux enfants, aux nôtres et à ceux autres...Mieux les écouter, leur rendre un peu de ce que l'on n'a pas eu...Leur dire de se défier des modes et de l'argent c'est lucide, cependant trop vite dit, c'est de la morale, pour se faire plaisir...Mais prendre le temps de les écouter pour de vrai, veiller à ce qu'ils aient des pinceaux ou des flutes même traversières (plus chères)...Les MP3, c'est bon, ils les ont...(Vous aussi, vous en avez entendu des récriminations : la famille, les parents achètent, abonnent, cramponnent leurs mômes à des ficelles électriques et pour un peu ils le leur reprocheraient !) Alors ? Alors pas d'angélisme - ils ne sont pas les rois du monde au sens idiot - ils sont des personnes "en vue"...Il y a des qualités d'adultes à développer à leur égard : du respect, de l'étonnement devant leurs tristesses et leurs rêveries. C'est difficile parce qu'il faut marier les silences et les paroles (des futiles et des utiles). Il y a des mots qu'on ne leur a pas dit, il est encore temps ; des mots qu'ils auraient envie de nous dire, c'est pareil, si on veut bien y prêter - non, donner - attention. Il y a de la beauté et des douleurs du monde dans les livres, dans la vie aussi... Les livres parce que -généralement - écrits avec soin peuvent donner l'ambition que nos mots de tous les jours soient mieux pesés, mieux choisis, mieux prononcés, éclairés d'un sourire flottant pour le mystère, le fun peut-être, pourquoi pas ? Autre partage comme un défi : ne rien craindre de la poésie. J'y pense - considérant aussi l'actualité - relire Baudelaire, ses Bohémiens en vers, en prose...au début ou à la fin d'un repas ou n'importe quand... je vous garantis l'effet ! Puisqu'il s'agit d'échanges, que chacun(e) propose sa poésie !